RESUME
L’article analyse de manière critique les relations complexes entre Daniel Comboni et le colonialisme du XIXe siècle, en soulignant comment son action missionnaire au Soudan s’est développée dans un contexte profondément marqué par l’expansion européenne et égyptienne en Afrique. Après avoir délimité les causes historiques, géographiques et politiques du colonialisme – parmi lesquelles la fin de la traite atlantique, l’ouverture du canal de Suez et l’intérêt croissant des puissances européennes pour le continent africain – le texte situe l’œuvre de Comboni dans ce cadre en rapide transformation.
L’auteur souligne comment Comboni maintint une autonomie relative vis-à-vis des grandes puissances européennes, bien qu’il disposât de protections diplomatiques autrichienne et italienne. Contrairement à d’autres missionnaires, comme Charles Lavigerie, il ne fut pas un instrument direct des politiques coloniales européennes. Cette autonomie fut cependant seulement partielle : Comboni se trouva en effet profondément conditionné par le pouvoir égyptien, qui exerçait un contrôle direct sur le Soudan et utilisait les missions également comme instruments de pénétration et de « civilisation ».
Le texte souligne que la survie même de la mission combonienne dépendait du soutien logistique et politique du gouvernement égyptien, créant un lien ambigu qui finit par faire percevoir les missionnaires comme des alliés du pouvoir dominant aux yeux des populations locales. Cette perception contribua à l’isolement de la mission et à sa vulnérabilité, surtout dans le contexte des tensions qui menèrent à la révolte mahdiste.
Une importance particulière est accordée à la relation entre Comboni et des figures comme Charles Gordon, symbole de l’imbrication entre intérêts égyptiens et britanniques, ainsi qu’à la confiance que le missionnaire plaçait dans les conquêtes égyptiennes comme possible instrument pour la diffusion du christianisme. Cette vision s’avéra cependant illusoire, car elle ignorait les violences et les dynamiques de résistance locales.
En conclusion, l’article soutient que, tout en n’étant pas un agent direct du colonialisme, Comboni en fut inévitablement impliqué et conditionné. Son œuvre missionnaire suivit le sort des entreprises coloniales, mais laissa en même temps un héritage durable, contribuant à la naissance de l’Église locale soudanaise, qui survécut au-delà de la fin de la domination coloniale.
Synthèse des idées principales
L’article examine en profondeur les relations entre Daniel Comboni et le contexte du colonialisme du XIXe siècle, mettant en lumière une relation complexe, ambiguë et non réductible à des schémas simplistes. L’auteur situe d’abord l’expérience missionnaire de Comboni dans le cadre historique plus large de la pénétration européenne et égyptienne en Afrique, déterminée par de multiples facteurs : la longue tradition de la traite des esclaves, sa suppression partielle sur la route atlantique mais la persistance de celle orientale, et surtout les transformations géopolitiques liées à l’ouverture du canal de Suez en 1869. Ce dernier événement rendit stratégiques des zones jusqu’alors marginales, comme la mer Rouge et le Soudan, attirant l’intérêt des puissances européennes et renforçant le rôle de l’Égypte.
Dans ce scénario, le Soudan occupait une position cruciale : contrôlé par les Égyptiens, il constituait une porte d’accès à l’Afrique centrale grâce au Nil. C’est précisément dans ce contexte que s’inséra l’action missionnaire de Comboni, qui opéra durant les mêmes années où se dessinait le partage colonial du continent, formalisé peu après sa mort par le Congrès de Berlin de 1884.
L’un des noyaux centraux de l’article concerne le degré d’autonomie de Comboni par rapport aux intérêts coloniaux européens. L’auteur reconnaît qu’il fut relativement libre vis-à-vis des puissances occidentales : bien qu’étant lié à l’Autriche et à l’Italie, il ne subit pas de réel conditionnement politique de la part de ces États. L’empire austro-hongrois garantit une protection diplomatique à la mission sans imposer de ligne politique, tandis que l’Italie, encore peu active sur le plan colonial durant la vie de Comboni, n’exerça aucune influence significative. Cela distingue Comboni d’autres missionnaires contemporains, comme Charles Lavigerie, plus étroitement liés aux stratégies coloniales de leurs pays respectifs.
Cependant, cette relative indépendance n’implique pas une totale extranéité au colonialisme. L’article démontre en effet que le véritable conditionnement subi par Comboni fut celui exercé par l’Égypte, puissance régionale qui agissait selon des modalités analogues à celles des puissances coloniales européennes. Le gouvernement égyptien permit et soutint la présence missionnaire au Soudan, mais dans des limites bien précises : interdiction d’évangéliser parmi les musulmans et liberté d’action confinée aux populations africaines non islamisées du sud. En ce sens, la mission s’insérait fonctionnellement dans le projet égyptien de contrôle et d’exploitation du territoire.
Un aspect fondamental mis en évidence est la dépendance matérielle et logistique de la mission vis-à-vis du pouvoir égyptien. Sans l’appui du gouvernement, Comboni et ses collaborateurs n’auraient même pas pu accéder au Soudan ni y opérer. Les missionnaires bénéficiaient de facilitations décisives : transports le long du Nil, autorisations douanières, protection militaire et soutien dans les expéditions. Cette relation privilégiée, tout en garantissant la survie de la mission, contribua à l’identifier aux yeux des populations locales avec le pouvoir dominant, générant méfiance, hostilité et isolement.
L’article souligne comment cette ambiguïté se manifesta dans plusieurs épisodes concrets, où la mission apparut étroitement liée aux autorités égyptiennes. La protection gouvernementale, par exemple, renforçait l’idée que les missionnaires faisaient partie intégrante de l’appareil colonial, même lorsque leurs intentions étaient différentes. Cela contribua à compromettre les relations avec les populations locales et à rendre la mission vulnérable dans les moments de crise.
Une importance particulière est également attribuée à la figure de Charles Gordon, dont l’action met en évidence l’imbrication entre intérêts égyptiens et britanniques. Le Soudan, formellement sous contrôle égyptien, était en effet de plus en plus influencé par la Grande-Bretagne, surtout après l’acquisition du contrôle sur le canal de Suez. Comboni se trouva ainsi inséré, souvent sans pleine conscience, dans un réseau d’intérêts politiques qui reliait le contexte local aux dynamiques impériales européennes.
Un autre élément critique concerne la vision que Comboni avait des conquêtes égyptiennes. Il tendait à les interpréter dans une optique providentielle, les jugeant potentiellement utiles à la diffusion du christianisme. Cette perspective l’amena à sous-estimer les violences et les contradictions de la domination égyptienne, ainsi que les tensions croissantes parmi les populations locales. L’incapacité de saisir la portée de la révolte mahdiste est un exemple significatif de cette limite : Comboni interpréta le phénomène à travers les catégories du pouvoir dominant, sans en comprendre les racines profondes.
L’article souligne en outre comment la mission combonienne finit par être impliquée dans les dynamiques du colonialisme même après la mort de son fondateur. Son destin fut en effet étroitement lié aux vicissitudes politiques de la région : elle subit les contrecoups de la chute de la domination égyptienne et ne put reprendre son activité que sous le contrôle britannique, dans les limites établies par les autorités coloniales.
En conclusion, l’auteur soutient que les subordinations de Comboni au colonialisme furent réelles, bien que souvent indirectes et pas pleinement conscientes. Il ne fut pas un agent des puissances européennes, mais il opéra inévitablement à l’intérieur d’un système de pouvoir qui influença profondément son action. Son expérience missionnaire représente donc un cas emblématique des ambiguïtés qui caractérisèrent le rapport entre évangélisation et colonialisme au XIXe siècle.
Malgré ces limites et contradictions, l’article reconnaît également l’héritage positif de l’œuvre combonienne : la « semence » du christianisme plantée au Soudan survécut à la fin du colonialisme et contribua à la naissance d’une Église locale autonome. Cet élément final invite à une évaluation équilibrée de la figure de Comboni, capable de tenir ensemble à la fois les conditionnements historiques et les résultats durables de son action.
Les relations complexes de Daniel Comboni avec le colonialisme européen et égyptien
Daniel Comboni conçut la mission au Soudan durant les années où prenaient corps en Afrique les intérêts coloniaux des puissances européennes. À l’origine du colonialisme du XIXe siècle, il y eut de nombreux facteurs, historiques, géographiques et politiques.
D’un point de vue historique, l’Afrique avait toujours été, hélas, un réservoir fertile d’esclaves tant pour les puissances européennes, opérant sur la côte atlantique, que pour les Turco-Ottomans du côté opposé, c’est-à-dire à l’est. Au cours du XIXe siècle, la traite atlantique des esclaves fut supprimée mais celle orientale resta active, dans l’empire ottoman, comme en témoignaient les explorateurs et missionnaires qui commençaient à se déplacer à l’intérieur du continent, en révélant la conformation et les richesses potentielles, mais aussi les brutalités qui caractérisaient les caravanes d’esclaves destinées aux marchés levantins. Cela accrut la pression de l’opinion publique européenne pour une intervention civilisatrice et humanitaire afin de mettre fin à ce scandale.
D’un point de vue géographique, l’ouverture du canal de Suez (1869) révolutionna le commerce et l’économie internationaux en attirant l’attention et les intérêts de toutes les grandes puissances sur la mer Rouge et sur la côte africaine faisant face à l’Océan Indien, une zone géographique jusqu’alors totalement insignifiante qui se transforma rapidement en un point stratégique. Cela accrut énormément, par ricochet, l’importance de l’Égypte, à qui appartenait l’isthme où fut ouvert le canal.
Politiquement, donc, l’Afrique, et en particulier l’Égypte, qui étaient jusqu’alors restées en marge de l’histoire, entrèrent soudainement dans le champ d’intérêt de la politique internationale et des puissances européennes.
Comboni arriva au Soudan pour la première fois dans les années cinquante du XIXe siècle et y retourna comme vicaire apostolique puis évêque dans la décennie suivante, c’est-à-dire précisément durant les années où prenait corps ce qui vient d’être écrit. Le Soudan, récemment conquis par les Égyptiens, et donc géré par les gouvernants du Caire, était adjacent à la mer Rouge, c’est-à-dire la voie d’eau qui menait au canal de Suez. De plus, il était parcouru par le Nil, rendu navigable par les Égyptiens eux-mêmes, qui constituait la seule voie d’accès sûre au cœur de l’Afrique noire. L’Égypte et le Soudan se trouvaient donc au cœur du problème africain au moment où les grandes puissances européennes, pour l’ensemble des raisons qui viennent d’être signalées, commençaient à projeter la conquête du continent. Conquête qui sera planifiée et organisée politiquement lors du Congrès de Berlin qui se tint en 1884, peu après la mort de Comboni en 1881.
Quelle fut alors la relation de Daniel Comboni avec le colonialisme et la politique africaine des puissances de l’époque ?
On a souvent discuté de sa liberté par rapport aux intérêts coloniaux. Cela n’est vrai qu’en partie. Certes, il fut plus libre que d’autres missionnaires, comme l’évêque français d’Alger puis cardinal Charles Lavigerie, notoirement conditionné par la politique africaine française. En revanche, dans le cas de Comboni, bien qu’il ait utilisé les deux citoyennetés, et les deux passeports, dont il était en possession, l’autrichien et l’italien, aucune des deux ne semble avoir réellement conditionné son action. L’Italie, qui ne manifesta des intérêts coloniaux concrets qu’après la mort de Comboni, ne le contraignit nullement, d’autant plus que, fourvoyée par les poussées anticléricales provenant de la Question romaine, elle ne comprit pas, contrairement à la France, l’importance que pouvaient avoir les établissements missionnaires en fonction de futures conquêtes politico-militaires. Encore moins le conditionna la citoyenneté autrichienne car l’Empire d’Autriche (à partir de 1867, Austro-hongrois), qui garantit pourtant à la mission combonienne la protection politico-diplomatique, c’est-à-dire la couverture impériale face au gouvernement égyptien, ne fit jamais peser cette protection en la grevant d’ambitions politico-territoriales. Comme on le sait, l’Autriche-Hongrie fut totalement absorbée par les questions politiques européennes et par la gestion des minorités nationales et ne cultiva jamais aucune ambition coloniale en Afrique, hormis une brève période durant laquelle elle fut intéressée par la question du canal de Suez en fonction des avantages qui pouvaient découler pour les ports de Venise. Puis la perte de la Lombardie-Vénétie, et donc de Venise (1859-1866), ramena sa politique dans une orbite exclusivement européenne.
Dit plus clairement, bien qu’il ait toujours utilisé en Afrique le passeport viennois et qu’il ait été à la tête d’une institution à laquelle le gouvernement autrichien avait fourni sa garantie politique, diplomatique et juridique, Daniel Comboni ne dut jamais faire la politique de Vienne ; de même qu’il ne sentit jamais aucune obligation envers l’Italie, qui ne concrétisa ses appétits africains que dans le territoire qui sera ensuite appelé Érythrée, après sa mort.
Cela n’autorise cependant pas à dire que Comboni fut exempt d’influences et de conditionnements coloniaux. Lui aussi dut payer son tribut, et tandis qu’il déclarait avec fierté parvenir à tenir à distance les interférences consulaires des trois puissances européennes qui pouvaient revendiquer des droits sur la mission, la France, l’Autriche et l’Italie, il ne s’apercevait pas qu’il tombait dans la toile bien plus subtile et insidieuse de la politique égyptienne. Le véritable conditionnement politique sur la mission fut en effet celui exercé par l’Égypte, un État africain qui opéra au sud des cataractes avec la même arrogance qu’une puissance coloniale européenne et avec une brutalité toute levantine.
La mission ne put exister que grâce à la bienveillance et à la générosité intéressée du gouvernement égyptien, c’est-à-dire du Vice-roi d’Égypte (Khédive) qui considéra les missionnaires, dès leur arrivée (en 1848, avant Comboni, lorsque fut lancé le Vicariat apostolique de l’Afrique centrale), comme la pointe avancée de son propre projet de civilisation et d’occidentalisation du Soudan, les laissant opérer en toute liberté, mais uniquement à l’intérieur des limites qu’il leur avait très clairement imposées. À savoir : interdiction absolue de faire du prosélytisme parmi les musulmans et liberté d’action seulement dans les territoires au sud de Khartoum, où cessait le contrôle égyptien et où vivaient les populations noires non encore islamisées, que les Égyptiens considéraient seulement comme un réservoir commode de gens à réduire en esclavage.
Sans l’aide gouvernementale du souverain d’Égypte, formellement dépendant du Sultan de Constantinople, mais en fait indépendant, Comboni n’aurait même pas réussi à franchir le désert. Il faut rappeler, en effet, que la mission était avant tout une entreprise organisationnelle extrêmement compliquée, contrainte d’introduire toutes sortes de marchandises dans un pays dépourvu de tout. Les Égyptiens avaient introduit au Soudan (c’est-à-dire dans le territoire au sud des cataractes) une apparence d’administration civile et politique, mais cela restait une terre primitive et inconnue, où il fallait tout faire soi-même et où la mort était constamment au coin du bois. Ce n’est que lorsque Charles Gordon en devint responsable (dans les années soixante-dix du XIXe siècle) qu’elle connut un minimum d’efficacité à l’européenne, mais l’organisation introduite était une goutte d’eau dans l’océan, et seulement au service de l’État. Encore en 1876, Comboni écrit à un correspondant en France : « la majeure partie de mon Vicariat est plus arriérée en matière de civilisation et de mœurs que nos pères, à l’époque primitive d’Adam et Ève ». Pour entrer et survivre dans un tel environnement, la protection de celui qui détenait les leviers du pouvoir était indispensable.
En bref, le Vicariat put exister grâce à l’abnégation des missionnaires, mais les missionnaires purent rester au Soudan seulement grâce aux facilitations et aux aides fournies par le gouvernement égyptien. Quelques exemples seulement. À Assouan, sur le Nil, le point d’entrée au Soudan, où se trouvait la douane, les armes dont était dotée la mission, indispensables pour la chasse et la défense personnelle des missionnaires, en particulier dans la zone primitive des monts Nouba, ne seraient jamais passées sans les laissez-passer gouvernementaux. Comboni se déplaçait habituellement sur le Nil avec le bateau à vapeur du gouverneur, mis gratuitement à sa disposition. La traversée du désert de Nubie, lors de l’expédition qu’il organisa au début de 1878, fut entravée par la famine qui sévissait au Soudan et qui avait réduit la disponibilité des chameaux. À Korosko, où commençait la section désertique que l’on traversait à dos de chameau, dit Comboni, « j’ai trouvé un grand nombre de commerçants qui attendaient là de quatre à six mois pour avoir des chameaux ». Eh bien, la rencontre fortuite avec Charles Gordon, qui faisait le même chemin en sens inverse pour se rendre au Caire, résolut comme par enchantement la situation : « J’eus la chance de rencontrer Gordon Pacha. Je l’ai instamment prié de remuer ciel et terre pour me faire donner au moins les chameaux nécessaires pour transporter le personnel à Berber et à Khartoum et il a été si bon qu’il a envoyé de nombreux dépêches télégraphiques, ordonnant aux grands chefs du désert et au Mudir du Soudan de me donner 80 chameaux. Grâce à Dieu, en quatre jours, sur plusieurs centaines de chameaux ulcérés et fatigués, on en a choisi 50 et en onze jours j’ai traversé le désert. Le reste de la caravane, je l’ai envoyé par la route de Dongola ».
On peut documenter beaucoup d’autres épisodes analogues. Ils attestent certainement l’habileté de Comboni et ses infinies entrées, mais ils démontrent aussi une relation privilégiée avec les dominateurs égyptiens, qui fit inévitablement apparaître la mission, aux yeux de plus en plus inquiets des Soudanais, comme une structure organique au gouvernement envahisseur. Un épisode significatif est celui qui arriva à El Obeid, capitale du Kordofan, où l’ouverture de la mission provoqua un tumulte des musulmans, avec menaces et coups portés aux missionnaires. Leur protestation auprès des autorités, qui conduisit en prison les responsables du désordre et mobilisa même les bureaux gouvernementaux au Caire, ne put que renforcer cette impression populaire et avec elle l’isolement des missionnaires, regardés certes avec « crainte » et faits objet de toutes les « gentillesses possibles », comme l’affirme la revue de Comboni (la future “Nigrizia”), mais seulement parce qu’on savait que derrière eux se trouvait la main lourde des Turco-Égyptiens.
Cette relation privilégiée, qui conférait prestige et pouvoir à la mission, mais en accroissait l’isolement et les inimitiés, devint encore plus solide lorsque Gordon devint gouverneur général du Soudan, en 1877. Il faut tenir compte qu’un peu avant, l’Égypte avait dû vendre à la Grande-Bretagne son propre paquet d’actions de la société qui gérait le canal de Suez pour ne pas faire faillite. Par là, la Grande-Bretagne avait assumé de fait le contrôle de l’Égypte. Gordon, Anglais, était par conséquent un fonctionnaire égyptien mais répondait surtout à Londres. Je ne crois pas que Comboni se soit toujours rendu compte qu’il était conditionné par une toile d’intérêts qui allait du Soudan à l’Égypte mais avait son terminal en Angleterre et donc en Europe.
L’établissement combonien chez les Noubas du Kordofan est celui qui pâtit le plus de cette surexposition politique. Il fut demandé par les Nubiens dans l’espoir qu’il serve à faire cesser les incursions esclavagistes égyptiennes, et fut d’abord autorisé par le gouvernement, comme tête de pont de la pénétration parmi les Noirs, puis, ultérieurement, fermé d’autorité, avec l’injonction aux missionnaires de l’abandonner, lorsqu’au Caire on décida d’intensifier les actions de force contre les populations locales. Cette mission fut, somme toute, un instrument de la politique égyptienne sans que les missionnaires, ni même Comboni peut-être, s’en aperçussent.
Le jugement que Comboni donna du Mahdi, qui s’emparera du Soudan après sa mort, dans le seul point où il en parle, apparaît également aplati sur ce qu’étaient les positions gouvernementales, incapable de voir la réalité du pays dans lequel il opérait, où mûrissait une révolte d’une violence incontrôlable qui allait emporter aussi la mission. Relisons ses paroles. « Le consul d’Autriche m’apprend que le Soudan est en pleine rébellion à cause d’un soi-disant prophète qui se dit envoyé par Dieu pour libérer le Soudan des Turcs et de l’influence chrétienne. Depuis des années, il perçoit les impôts pour lui-même, et il a à ses ordres un très grand nombre de ceux qui ne peuvent plus s’enrichir parce qu’ils ne peuvent plus faire la traite des esclaves (et ils sont les neuf dixièmes des indigènes) et de ceux qui paient les impôts. Ce prophète, je l’ai vu en 1875 avec d’autres missionnaires, quand avec le bateau à vapeur du gouvernement nous sommes allés au-delà de Tura el Khadra dans le pays de Cavala, et là nous l’avons vu, nu sur un chameau, et on disait qu’il vivait dans des cavernes avec des femmes nues. Avant-hier, Rauf Pacha, gouverneur du Soudan, envoya un bateau à vapeur avec 200 soldats et un canon pour le capturer et ils furent tous massacrés. Maintenant, ce même Rauf Pacha veut partir avec un bon nombre de troupes. Nous verrons ».
Comment s’étonner, devant des jugements comme celui-ci, si la mission apparut aux derviches comme l’institution la plus liée au projet colonial turco-égyptien ? Si les missionnaires furent jugés les pions les plus disciplinés d’une invasion, fidèles au gouvernement plus encore que l’armée ? D’innombrables écrits de Comboni attestent sa confiance inconditionnelle dans la politique égyptienne. Le plus déconcertant est le rapport qui suit, adressé à Propaganda Fide, rédigé au lendemain de la conquête égyptienne du Darfour. « Dans le proche empire conquis du Darfour – écrit-il – on organise activement cinq grands Mudirie ou provinces égyptiennes par Ismail Ayub Pacha, gouverneur général mon ami. Je suis encore parfaitement informé que le richissime Khédive aspire à la conquête du grand empire du Ouadaï et à celui du Bornou, et, dirai-je ainsi, de presque toute l’Afrique centrale. Malgré non pas quelques objections pour l’avis contraire, je suis d’avis que le fait subsistant des conquêtes égyptiennes peut contribuer à la diffusion de la vraie foi catholique dans l’Afrique centrale. Je suis aux aguets pour étudier les moyens de tirer profit de ces faits importants. Comme dans les merveilleuses découvertes de l’industrie et dans les sublimes conceptions du génie humain, le regard éclairé de la foi contemple, spécialement dans notre siècle, les moyens dont Dieu se sert pour accomplir ses desseins sur les peuples, et conduire les hommes à ses immortelles destinées, de même il me semble que la Providence se sert des conquêtes humaines pour tirer profit à la diffusion de l’Évangile dans ces terres et au triomphe de la vérité. L’Égypte devient de plus en plus importante. Outre la récente conquête de l’empire du Darfour, une lettre d’aujourd’hui que je reçois du colonel Gordon m’informe qu’il a pu accomplir le parcours du Fleuve Blanc de Rejaf à Kerri avec une felouque, alors qu’on crut jusqu’à aujourd’hui la navigation impossible à cause des cataractes qui le rendaient innavigable. Les difficultés de communication entre Gondokoro et les sources du Nil et les Nyanza [les grands lacs] sont donc diminuées. Il semble que l’entreprise de Gordon tourne pour le mieux. Sur la base de ces résultats obtenus et qui probablement se confirment, permettez-moi de signaler ce fait très important. Si les conquêtes égyptiennes avancent à ce rythme, dans quelques années, l’État de S. A. le Khédive d’Égypte deviendra un royaume colossal. Mon grand engagement est d’étudier toute voie pour en tirer profit en faveur de notre sainte Foi ».
En réalité, les choses allèrent bien autrement. Comboni, en effet, mourut avant que la révolte indigène ne rase le « colossal royaume » cairote, la mission et ses prévisions – en l’occurrence – trop peu prudentes. L’œuvre combonienne enregistra donc tous les contrecoups des fortunes et des revers que subirent les constructions coloniales africaines. En ayant été une conséquence, elle ne put que suivre leur destin. Les conditionnements politiques dont elle fut victime furent moins perceptibles que dans d’autres cas, mais n’en furent pas moins subtils et insidieux.
Et il ne faut pas oublier que lorsque les comboniens retournèrent au Soudan, après la fin de la Mahdia et à la suite des Anglais, les véritables gestionnaires du Soudan, ils ne purent le faire que dans les limites, également géographiques, qui leur furent prescrites par les administrateurs britanniques.
Les subordinations de Comboni au colonialisme européen sont donc réelles et indéniables. Mais pour vrai qu’il n’en fut pas exempt, il est tout aussi vrai que la semence chrétienne qu’il planta au Soudan a survécu à la fin du colonialisme et a donné vie, bien qu’au milieu de toutes les difficultés que l’on connaît, à l’Église locale soudanaise et sud-soudanaise.
Gianpaolo Romanato
Source: Gianpaolo Romanato, L’Africa di Daniele Comboni. Missione, esplorazione, avventura, Studium, Rome, 2026, pp. 291ss.
