Maria Soave Buscemi
Chers frères et sœurs,
Aujourd’hui, je voudrais réfléchir avec vous sur l’une des intuitions les plus puissantes et les plus urgentes que le Pape François nous a données avec l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium : l’exigence vitale d’un passage, qui n’est plus reportable, d’une pastorale de simple conservation à une pastorale authentiquement missionnaire.
Il ne s’agit pas d’un simple changement de stratégie, d’une mise à jour des techniques. Non. C’est bien plus que cela : c’est une conversion du cœur, des pieds et de l’esprit de toute l’Église. C’est un changement de paradigme qui touche notre propre identité de baptisés.
Souvent, peut-être sans même nous en rendre compte, nous sommes tentés d’agir avec une mentalité que le Pape définit, sans détour, comme « pastorale de conservation ». Qu’est-ce que c’est ? C’est une Église qui, soucieuse de protéger son patrimoine, finit par se replier sur elle-même. C’est une Église dont l’énergie est principalement absorbée par l’entretien des structures, le fonctionnement des bureaux, le soin de ceux qui sont déjà là, avec l’espoir secret que la tradition, à elle seule, amènera les gens à franchir nos portes.
De cette pastorale, le Pape François offre un diagnostic impitoyable mais nécessaire. Il l’appelle « pastorale ordinaire stérile », qui n’est pas levain d’évangélisation, mais seulement un « soin préventif ». C’est une Église qui, dit-il, «se réduit à une organisation née pour l’autoconservation, préoccupée surtout de fonctionner sans accroc, où prévaut la logique du “on a toujours fait ainsi”» (EG 33). C’est une Église « renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures » (EG 49), qui finalement génère plus de tristesse et de fatigue que de joie.
Mais ce n’est pas l’Église que rêve l’Évangile, et ce n’est pas l’Église que rêve le Pape François. À la pastorale de la conservation, l’Evangelii Gaudium oppose avec force la pastorale missionnaire.
Quel est le cœur de cette proposition ? C’est l’image d’une Église « en sortie ». Une Église qui n’attend pas, mais qui va. Une Église qui n’a pas peur de se salir les mains dans la poussière des rues et des périphéries existentielles. Le Pape est très clair : les petits ajustements ne suffisent pas. Il est nécessaire une conversion pastorale et missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles sont (EG 25). Son appel est un « relancement d’une Église évangélisatrice et en sortie », car les joyeuses nouveautés de l’Évangile ne peuvent rester enfermées ni étouffer dans des structures et des schémas obsolètes.
Église « en sortie » : la pastorale missionnaire comme paradigme de toute activité ecclésiale
L’Église en sortie est une Église qui accepte de perdre sa position centrale, de ne plus être le point de référence exclusif, pour devenir compagnon de route de l’humanité. Ce style interpelle profondément les communautés chrétiennes : il ne s’agit pas d’organiser mieux les activités, mais de se demander d’où et pour qui elles naissent. Il s’agit d’une Église pèlerine, pauvre, capable d’aller au-delà des paradigmes cléricaux et patriarcaux, pour habiter les périphéries géographiques et existentielles.
Du point de vue missionnaire, l’introduction même du thème nous pose une question décisive : nos communautés sont-elles des lieux qui génèrent du chemin ou des espaces qui retiennent ? La pastorale missionnaire naît quand l’Église accepte de ne pas coïncider avec ses propres frontières et de reconnaître que l’Esprit est déjà à l’œuvre en dehors d’elle.
1. Jésus, le marcheur : la racine biblique de l’Église en sortie
Dans l’Évangile de Luc, Jésus est décrit comme le compagnon de route. Il ne construit pas un centre religieux alternatif au Temple, mais traverse les routes, entre dans les maisons, partage les repas, se laisse interrompre. Son ministère est marqué par le mouvement depuis la Galilée vers Jérusalem (Lc 9,51) pour revenir ensuite en Galilée, l’espace de la rencontre, de l’imprévu, des gens, de toutes les personnes exclues.
Quand Jésus dit à Pierre : « Avance au large » (Lc 5,4), il ne suggère pas seulement une stratégie de pêche, mais propose un changement de pratique et par là même de mentalité. Aller vers les eaux profondes signifie renoncer au contrôle, accepter l’incertitude, se fier à la parole de Jésus, à son témoignage, plus qu’à l’expérience accumulée. Ce passage propose le dépassement de la logique de la pureté et de la séparation : Jésus ne craint pas le contact avec les personnes considérées comme impures, parce qu’il sait que c’est précisément là que la vie peut renaître.
Implications missionnaires pour les communautés chrétiennes : une Église qui reconnaît Jésus comme le marcheur ne peut pas se structurer comme une réalité sédentaire. Les communautés sont appelées à s’interroger sur leur degré réel de mouvement : non seulement physiquement, mais intérieurement et dans les relations d’accueil de celles et ceux qui sont différents. La mission, dans cette perspective, ne consiste pas à inviter les personnes à « venir » dans les espaces ecclésiaux, mais à cheminer avec les personnes en écoutant leurs contextes de vie. Cela implique un style de proximité, d’écoute, de partage, qui demande souvent de sortir des agendas déjà définis pour se laisser guider par la rencontre. Une Église missionnaire a ses antennes pointées non pas vers le centre, mais vers les périphéries ; vers les personnes lointaines, désillusionnées, blessées par la vie. « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les routes, plutôt qu’une Église malade de fermeture et de confort » (EG 49). C’est une Église qui n’« impose pas ses vérités », mais qui sait se faire proche, qui accompagne le chemin des personnes.
2. D’une Église qui conserve à une Église qui génère la vie
Le Pape François exprime avec force le désir d’une transformation profonde : « Je rêve d’une option missionnaire capable de transformer toutes choses » (EG 27). Ce rêve interpelle une Église qui, parfois, risque de se concentrer davantage sur la conservation des structures que sur la génération de vie nouvelle.
Jésus, dans les Évangiles, utilise des images dynamiques et vitales : la semence qui pousse dans le silence (Lc 8,4-15), le levain qui fait lever la pâte (Lc 13,20-21), le berger qui va chercher la brebis perdue (Lc 15,4-7). Dans toutes ces paraboles, ce qui compte n’est pas la sécurité de la possession, mais le risque de l’amour qui s’expose. Cette logique entre en conflit avec une vision religieuse centrée sur la loi, le contrôle et la distinction entre personnes pures et impures.
Implications missionnaires pour les communautés chrétiennes : une pastorale missionnaire demande d’évaluer les choix non pas en fonction de leur fonctionnalité interne, mais de leur capacité à générer de la vie, de l’espérance, des relations. Cela comporte aussi l’acceptation de l’échec et de l’inachevé. Les communautés génératives sont des communautés qui n’ont pas peur d’expérimenter, de revoir des pratiques consolidées, de laisser aller ce qui ne parle plus au cœur des personnes. La mission devient ainsi un processus de fécondité, plus que d’efficacité. L’homélie et la catéchèse doivent aussi changer. Elles doivent être touchées par la joie de l’Évangile, elles doivent savoir parler au cœur des personnes, montrant le visage miséricordieux de Dieu avant celui du précepte.
3. Le peuple des Béatitudes : une Église engagée
Dans le discours des Béatitudes selon Luc (Lc 6,17-26), Jésus se tient dans la plaine, au milieu de la foule. Il ne parle pas d’en haut, mais à partir de la condition concrète des personnes. « Heureux, vous les pauvres » n’est pas une phrase spiritualisante, mais une parole qui rend dignité et capacité d’agir à ceux qui sont exclus.
Le Pape François insiste sur le fait que les pauvres ne sont pas seulement les destinataires de la pastorale, mais des sujets actifs de l’évangélisation (EG 198). Ce choix est une critique radicale de la théologie de la rétribution et de toute forme de pouvoir religieux qui justifie l’exclusion. Le cléricalisme et le patriarcat, dans cette perspective, apparaissent comme des structures de richesse symbolique qui trahissent l’Évangile.
Implications missionnaires pour les communautés chrétiennes : une Église en sortie est inévitablement une Église engagée. Cela ne signifie pas idéologisation, mais fidélité évangélique. Les communautés sont appelées à se demander avec qui elles marchent réellement et de quel point de vue elles lisent la réalité. La mission revêt les traits de la justice, de la solidarité, de la défense de la dignité humaine. Les pauvres ne sont pas un « thème pastoral », mais le lieu théologique où Dieu continue à parler à l’Église. La paroisse n’est pas un refuge pour les sauvés, mais doit devenir le centre propulseur de la mission sur le territoire, un lieu de rencontre, d’écoute, de charité généreuse, avec une plasticité et une créativité nouvelles.
4. De la montagne à la vallée : une spiritualité incarnée
Luc raconte que Jésus se retire souvent sur la montagne pour prier (Lc 6,12), mais immédiatement après, il descend dans la vallée, là où la vie est blessée. Ce mouvement révèle une spiritualité profondément incarnée : la prière ne sépare pas de l’histoire, mais rend capable de l’habiter avec plus de compassion.
Le Pape François reprend cette dynamique lorsqu’il affirme préférer une Église « blessée et sale pour être sortie sur les routes » plutôt que fermée dans son autoréférence (EG 49). Il s’agit d’une invitation à descendre dans les « souterrains de l’histoire », lieux souvent invisibles, où cependant l’Évangile prend chair.
Implications missionnaires pour les communautés chrétiennes : une pastorale missionnaire authentique intègre contemplation et action. Les communautés sont appelées à cultiver des espaces de silence et d’écoute de la Parole qui nourrissent l’engagement concret. La mission ne naît pas de l’activisme, mais d’une spiritualité qui reconnaît le visage du Christ dans les pauvres et les personnes exclues. En ce sens, la synodalité devient aussi un exercice missionnaire : cheminer ensemble, en écoutant surtout les voix marginales.
Conclusion – Qualifier aujourd’hui une pastorale missionnaire
L’Église en sortie accepte d’être pèlerine, inachevée, vulnérable. La pastorale missionnaire comme paradigme de toute pratique ecclésiale n’est pas une stratégie organisationnelle, mais un style évangélique qui traverse toute la vie communautaire.
En termes pratiques, une pastorale missionnaire se qualifie lorsqu’elle :
- part de l’écoute de la réalité et des personnes, surtout de celles qui sont aux marges ;
- privilégie les relations par rapport aux structures et aux rôles ;
- valorise les charismes de tous et de toutes, en dépassant les logiques cléricales et patriarcales ;
- accepte le risque et l’erreur comme faisant partie du chemin évangélique ;
- vit la liturgie et la prière comme source d’inspiration et de vie donnée, et non comme un refuge ;
- se laisse évangéliser par les pauvres, les reconnaissant comme des sujets actifs de la mission.
Comme les disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35), l’Église découvre le Ressuscité sur la route, en cheminant, écoutant et partageant le pain. C’est dans ce mouvement, fragile mais fécond, que la joie de l’Évangile continue de fleurir et de générer l’espérance pour le monde.
En conclusion, frères et sœurs, l’Evangelii Gaudium ne nous demande pas d’être une Église parfaite et lisse, mais une Église vivante, courageuse et amoureuse. Elle nous demande de passer de la tentation d’être un fortin assiégé à la joie d’être un champ de mission. Elle nous demande d’abandonner la logique rassurante, mais stérile, de la conservation, pour embrasser l’aventure joyeuse et parfois fatigante de la mission.
C’est un retour aux sources. Parce que lorsque l’on rencontre vraiment le Christ, la joie qui en jaillit est si grande qu’elle ne peut être retenue. Elle doit être partagée. Avec tous.
